Le dimanche 09 janvier 2005

Photo Ivanoh Demers, La Presse

Irshad Manji

Irshad Manji

Rockeuse de la casbah

Nathalie Petrowski

La Presse

Irshad Manji avait tout pour être heureuse: un travail intéressant d'animatrice à la télé, un bon patron, de l'argent, l'amour et la liberté d'être qui elle voulait. Mais tant de confort a fini par contrarier cette musulmane lesbienne et féministe de Toronto.

C'est pourquoi elle a écrit The Trouble With Islam, une critique dure et sans pitié de sa religion qui a fait d'elle l'ennemie des mollahs et de l'Islam, une traîtresse, une paria mais aussi une star.

Depuis la parution de son livre The Trouble With Islam en septembre 2003, Irshad Manji, 36 ans, a hérité de mille sobriquets et surnoms: ´ cauchemar de ben Laden ª, ´ malédiction des mollahs ª, ´ Stockwell Day des musulmans canadiens ª ou encore ´ Salman Rushdie des Rocheuses ª, où elle grandi. Elle a été l'objet d'injures, de désaveux et de menaces de mort. Les vitres de sa maison à Toronto sont blindées et, pendant un certain temps, elle s'est promenée avec un garde du corps, mais plus aujourd'hui.

Un an et demi après la parution de son livre, traduit en français chez Grasset sous le titre Musulmane mais libre, Irshad Manji se promène seule et à visage découvert avec comme seule armure sa foi et sa conscience. Il lui arrive même de prendre le métro pour se rendre aux studios de TV-Ontario, à Toronto, où elle anime chaque semaine l'émission Big Ideas.




Le métro? ´ Oui, le métro, répond-elle en souriant de toutes ses blanches dents dans le salon de thé de l'hôtel Reine Élizabeth, où elle était de passage cette semaine pour faire la promotion de son livre.ª

´ Je le fais au nom de tous les musulmans, à qui je demande de réfléchir, de poser des questions et de parler librement. C'est une question d'honnêteté intellectuelle. Je ne peux pas d'un côté revendiquer la liberté d'expression et, de l'autre, me promener sous haute protection. Ce serait hypocrite. ª

Dans le salon feutré et désert, un homme vient de s'asseoir sur un canapé à quelques mètres de nous. Un sourire narquois aux lèvres, il nous lance des regards obliques comme s'il cherchait à attirer notre attention tout en mijotant des plans pas très catholiques.

´ Vous le connaissez? ª je demande à Irshad Manji en sentant une certaine paranoïa me gagner.

´ Non, pas du tout ª, fait-elle sans même se retourner et en poursuivant la conversation animée, comme si de rien n'était.

´ Vous n'avez jamais peur? ª Nouveau sourire.

´ Peur de quoi? Ceux qui sont en désaccord avec mes écrits n'ont aucun intérêt à me tuer. Ils savent très bien que me tuer me fera vendre davantage de livres. En plus, je deviendrais une martyre. Or ces gens-là aiment les martyrs pour autant qu'ils les choisissent. Ils veulent des martyrs à la Mohammed Atta, pas des dissidentes comme moi. Alors pour répondre à votre question, non je n'ai pas peur. Si je dois mourir, eh bien je mourrai, mais cela ne changera rien à ce que je pense ni à ce que j'ai écrit dans mon livre. Ça, personne ne peut me l'enlever. ª

En guerre contre les intégristes

Petite, toute menue, les cheveux striés de mèches décolorées et hérissés de pics, les yeux encerclés de grosses lunettes, Irshad Manji ressemble à un personnage de bande dessinée, sinon à une version canadienne d'Oprah Winfrey. Elle est peut-être très sérieuse quand elle écrit, et encore plus sérieuse quand elle affirme vouloir réformer le Coran, mais dans la vie elle est aussi souriante, joyeuse et bavarde qu'une animatrice de MuchMusic.

La comparaison n'est pas boiteuse dans la mesure où c'est Moses Znaimer, le père de MuchMusic, mais aussi de City-TV, qui est à l'origine de sa déclaration de guerre contre les intégristes musulmans. C'est lui qui a engagé Irshad Manji pour qu'elle anime Queer Television, le premier magazine d'affaires publiques pour gais et lesbiennes. Au fil du temps, leur passion commune pour les débats d'idées a soudé leur amitié. C'est ainsi qu'un jour de l'été 2000, Znaimer a envoyé à Manji une dépêche de presse sur la condamnation à 180 coups de fouet d'une musulmane de 17 ans qui avait été violée. La dépêche était suivie du commentaire: ´ Un jour, Irshad, il faudra que tu m'expliques comment tu concilies ce genre de folie avec ta foi musulmane. ª

´ Sur le coup, raconte Irshad, je n'ai pas apprécié le commentaire, mais alors pas du tout, même si je savais que Moses ne me l'envoyait pas pour me blesser mais pour provoquer un débat. Sur le coup, j'ai donc tenté de chasser cette histoire de ma tête mais, peine perdue, elle revenait me hanter. Elle m'a fait prendre conscience que, finalement, je menais une vie confortable et un brin égoïste dont l'adage était: si c'est bon pour moi, c'est OK; tant pis pour les autres. Subitement, j'ai compris que le fait d'être bien dans ma peau de musulmane et de lesbienne n'était pas suffisant et qu'il fallait que je m'ouvre et me tourne vers les autres musulmans, surtout les femmes et les jeunes, qui n'avaient pas eu ma chance. ª

Sa chance, Irshad Manji affirme qu'elle l'a en quelque sorte découverte à Montréal, où elle n'a pourtant jamais vécu.

´ Montréal, affirme-t-elle, fut le premier point de chute de ma liberté et de mon émancipation même si, à l'époque, je n'avais que 4 ans. C'est ici que, en 1972, ma mère, mon père, mes deux soeurs et moi avons atterri. ª

Chassés de l'Ouganda par le régime d'Amin Dada, les Manji, dont le père était vendeur de Mercedes-Benz, sont arrivés au Canada à titre de réfugiés sans rien savoir du pays.

´ C'était au mois d'octobre, nous étions habillés en tenues d'été et l'officier d'immigration québécois a senti notre peur et notre désarroi. Voyant qu'on n'avait jamais connu l'hiver de notre vie, il a décidé de son propre chef de nous rediriger vers la Colombie-Britannique à cause de son climat plus clément. Ce petit geste de rien du tout fait que je serai éternellement reconnaissante à ce pays qui m'a accueillie chaleureusement et sans me juger. ª

Irshad Manji maintient que c'est dans son statut de réfugiée qu'il faut trouver la source de sa rupture avec la pensée monolithique musulmane.

´ Si j'étais restée dans un pays musulman, je suis convaincue que je serais aujourd'hui athée, cynique et désabusée. Mais le Canada m'a permis non seulement de cultiver et de chérir ma foi, mais aussi de ne pas avoir peur de la remettre en question et de vouloir qu'elle évolue et se modernise comme toutes les autres religions. ª

Élève modèle du système d'éducation canadien, lauréate d'un prix du gouverneur général pour ses performances en histoire des idées, Irshad a fréquenté une madrassa (école coranique) tous les samedis jusqu'à 14 ans, âge où elle a dû faire le choix le plus important de sa vie: se taire et suivre les dogmes du Coran à la lettre, ou poser des questions et prendre la porte de la madressa.

Pour l'adolescente curieuse et fougueuse en rupture de ban avec un père violent, le choix fut relativement simple, d'autant plus que l'imam de l'endroit l'a foutue à la porte de la madrassa au grand désespoir de sa mère.

Cette expulsion ne l'a pas coupée de sa foi pour autant. Plutôt le contraire. Puisque l'imam refusait de répondre à ses questions, Irshad a décidé de trouver ses propres réponses dans le Coran, qu'elle s'est mise à lire, à relire, à étudier, jour après jour, page après page, décortiquant chaque verset et questionnant inlassablement son bon sens. Au cours des deux années qui ont suivi son expulsion, Irshad a continué à fréquenter une mosquée près de Vancouver, jusqu'au jour où elle s'est rendu compte que la mosquée n'était que le prolongement de la madrassa.

´ Aller à la mosquée, écrit-elle dans son livre, m'a permis de trouver mon identité de musulmane, mais cela m'a aussi obligée à sacrifier cette autre partie, également sacrée, de moi-même: la pensée. ª

Irshad a délaissé progressivement la mosquée pour la prière solitaire.

Conversation libre avec le Créateur

Vingt-deux ans plus tard, et malgré son homosexualité avouée et affichée, Irshad Manji se définit toujours comme musulmane. Elle ne boit pas, ne fume pas, ne mange pas de porc, respecte les rituels du ramadan et prie encore tous les jours, mais pas prostrée sur un petit tapis de velours. ´ Disons que j'entretiens une conversation libre et continue avec mon Créateur, lance-t-elle. Ça me suffit. ª

Ses prières n'empêchent pas les foudres intégristes ni les menaces de mort de faire chaque jour leur chemin jusqu'à son site (www.muslim-refusenik.com). Elle les laisse glisser comme l'eau sur le parapluie de son indifférence.

Et tant pis si on la juge et si on l'attaque sur sa sexualité, sa religion et ses idées politiques pro-israéliennes.

Si grande est sa témérité qu'elle s'est rendue en Palestine en 2003 interviewer un des grands prêtres du djihad islamique, qui, devant ses questions persistantes sur les incohérences du Coran, a préféré à la fin se défiler.

Dans le même ordre d'idées, Irshad aurait aimé rencontrer Mohammed Atta avant les attentats du 11 septembre. ´ Non pas que je crois que j'aurais pu lui faire changer d'idée. De toute façon, ce type-là n'avait aucune idée à lui, aucune pensée. Son cerveau avait été lavé comme il faut, mais j'aurais juste aimé lui poser quelques questions, rien que pour créer en lui un moment d'inconfort, aussi furtif soit-il. ª

Est-elle folle ou suicidaire? Entretient-elle une envie refoulée de fatwa, comme celle qui s'est abattue sur l'écrivain Salman Rushdie et qui, jusqu'à maintenant, lui a été épargnée? Mais surtout, comment fait-elle pour vivre au milieu de tant d'ostracisme, d'hostilité et de violence sans jamais craquer?

´ Certains jours, il m'arrive de craquer, avoue-t-elle. Ces jours-là, j'ai seulement envie de pleurer, mais ça ne dure jamais très longtemps parce qu'il y a aussi beaucoup de gens qui m'encouragent, beaucoup de musulmans qui ont été touchés par ce que j'ai écrit et qui, comme moi, croient à une réforme du Coran. Les autres, je n'ai rien à faire de leurs jugements et je ne veux surtout pas faire partie de leur club. Qu'ils disent ce qu'ils veulent, moi je me sens bien en mon âme et conscience, c'est tout ce qui compte. ª

Parmi tous les sobriquets dont elle a été affublée, je lui demande lequel elle préfère. Elle choisit ´ cauchemar de ben Laden ª avec une lueur malicieuse au fond des yeux. Autant dire que si Irshad Manji pouvait empêcher ben Laden de dormir certaines nuits, elle serait la plus heureuse des musulmanes.

DERNIER FILM

The Magdalene Sisters, de Peter Mullan.

DERNIER LIVRE

Letters to a Young Contrarian, du journaliste et écrivain Christopher Hitchens. Chez Basic Books.

DERNIER DISQUE

Une compilation de musiques du monde.

UNE OEUVRE CHOC

La cathédrale Sagrada Familia dessinée par Gaudi à Barcelone.

UN ARTISTE INSPIRANT

Ar Rumy, poète bagdadi du 13e siècle.

SI ELLE ÉTAIT UNE VILLE

New York

SI ELLE ÉTAIT UN PERSONNAGE HISTORIQUE

Un mélange de Martin Luther King et de Malcolm X. Martin Luther King pour sa non-violence, et Malcolm X parce qu'il n'a jamais cherché à faire les compromis d'un politicien.


  

 

 


 

 

 

 

 

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