| Gazette des Femmes Sept- Oct 2004 par Isabelle Porter Irshad Manji: La tornade musulmane Auteure du livre The Trouble with Islam, la journaliste Irshad Manji dénonce les sévices commis au nom dAllah, son dieu. Entretien avec une musulmane qui dérange. Tout a commencé en décembre 2000, dans les bureaux de Queer Television, une des premières émissions gaies au monde diffusée par la station torontoise Citytv et animée à lépoque par Irshad Manji. Son patron, Moses Znaimer, a déposé sur son bureau un article à propos dune Algérienne de 17 ans victime de viol et condamnée à 180 coups de fouet pour adultère. «Un jour, Irshad, il faudra que tu me dises comment tu peux réconcilier ces folies avec ta foi musulmane», lui a-t-il écrit. La note déclenche chez la jeune femme lenvie de prendre position contre les atteintes aux droits de la personne commises au nom de son dieu. Trois ans plus tard paraît The Trouble with Islam A Wake-up Call for Honesty and Change (Random House) dont la version française Musulmane, mais libre sort cet automne chez Grasset. Dans ce livre coup de poing, Irshad Manji sen prend à lantisémitisme primaire des musulmans, dénonce lasservissement des femmes dans le monde islamique et affirme que sa religion doit accepter les homosexuels elle-même est lesbienne car, selon le Coran, dit-elle, «tout ce que Dieu a fait est excellent». Véritable pavé dans la mare, le livre a été salué par les médias à la grandeur de la planète. Le New York Times décrit Irshad Manji comme «le pire cauchemar de Ben Laden». Et pourtant «Ma mère ma dit que limam de sa mosquée a consacré quatre sermons consécutifs à mon livre. Les larmes aux yeux, elle la entendu dire que jétais une Oussama Ben Laden, que jétais aussi horrible que lui. » Et denchaîner : « On dit que je ne suis pas légitime parce que je suis lesbienne, parce que je suis jeune, parce que jai les cheveux hérissés, parce que je suis une femme. Les leaders de la communauté musulmane canadienne ont unanimement condamné la démarche dIrshad Manji. Ils lui reprochent de mettre tous les musulmans dans un même panier, de sous-estimer limportance de la lutte palestinienne, daller trop loin dans ses accusations. « Si son livre avait été écrit de bonne foi, jaurais compris son raisonnement, sans nécessairement être daccord avec elle. Or, il ne sadresse pas aux musulmans : il vise à conforter dans leurs opinions ceux qui détestent les musulmans », a écrit dans le Globe and Mail Tarek Fatah, lun des fondateurs du Muslim Canadian Congress. Lauteure a pourtant consulté M. Fatah et sa femme durant la rédaction de son livre ; elle les remercie même à la fin de son ouvrage. Selon elle, la réaction de lhomme nest quune preuve de plus de la force de lomerta qui prévaut au sein de la communauté musulmane: «Même des musulmans se définissant comme des modérés vont, pour des raisons purement politiques, écarter la question des droits de la personne pour se porter à la défense de lislam. » Irshad Manji entend bien poursuivre son combat, malgré les critiques et les menaces de mort quelle a reçues depuis la publication de son livre. En ce jour de juin, elle répond à nos questions de sa résidence des environs de la métropole ontarienne, désormais munie de fenêtres pare-balles. Depuis quelques mois, un garde du corps laccompagne dans ses déplacements. La police a même craint, pendant un certain temps, quelle ne fasse lobjet dune fatwa (condamnation à mort) de la part des chefs religieux, comme ce fut le cas pour Salman Rushdie, en 1989, lors de la sortie des Versets sataniques. «Les menaces continuent de rentrer », raconte la journaliste de 35 ans, dans un anglais impeccable, qui porte laccent de ses origines. Quà cela ne tienne. «À ceux qui veulent me tuer, je dis : Allez-y, essayez, mais rappelez-vous que lislam a tellement dattention aujourdhui que si vous me tuez, vous ne ferez que renforcer les arguments que jénonce dans le livre. Est-ce que cest vraiment ce que vous voulez? La tendance dIrshad Manji à poser des questions dérangeantes ne date pas dhier. Élevée à Vancouver dans une famille musulmane dorigine ougandaise, elle sest fait mettre à la porte de son école coranique à 14 ans parce quelle posait trop de questions. La jeune fille voulait savoir pourquoi les femmes ne pouvaient pas conduire la prière à la mosquée En entrevue, elle ne se gêne pas non plus pour montrer du doigt les incohérences dans le discours de certains groupes musulmans. «Pourquoi est-ce si facile de faire sortir des milliers de musulmans dans les rues pour protester contre la loi française interdisant le port du hidjab, alors quil est presque impossible de rassembler ne serait-ce quune fraction de ces mêmes musulmans dans la rue pour dénoncer limposition du hidjab par lArabie Saoudite ? » Irshad Manji na pas digéré non plus que lOntario ait permis létablissement à Toronto dun tribunal appliquant la loi islamique (charia court). «Les gens sont si tolérants au Canada quils en viennent à tolérer lintolérance. » Selon elle, même si les chefs religieux soutiennent que les femmes auront le choix entre les tribunaux civils et islamiques, elles vont subir des pressions énormes de la part de la communauté. Cest en outre pour ces mêmes raisons que lauteure approuve la loi française qui interdit le port du voile à lécole pour les mineures. «Personnellement, je ne vois rien de criminel dans le fait de porter le hidjab, par choix. Là est la clé. Pour de nombreuses musulmanes en France, le hidjab est imposé par les hommes de leur entourage. » À lécouter, on se demande pourquoi elle ne sest pas contentée dabandonner ce dieu qui lui donne tant de maux de tête. Dailleurs, comment est-il, le dieu dIrshad Manji ? « Il est majestueux. Il aime le pluralisme et la diversité », répond-elle. Elle dit aussi avoir changé sa manière de sadresser à lui. «Avant, je priais de la manière conventionnelle, cinq fois par jour en direction de La Mecque. Cétait devenu une espèce de r ituel machinal. Pour donner davantage de sens à mes échanges avec mon Créateur, je me suis plutôt mise à avoir des conversations spontanées avec lui.» Parmi les traditions du culte musulman, Irshad a aussi fait ses choix. « Je jeûne durant le ramadan. Pas de peur que la foudre me tombe dessus, mais parce que cela solidifie le caractère et la discipline, parce que cest une manifestation dempathie pour les pauvres. Mais je ne ferai jamais le pèlerinage à La Mecque, car on y interdit lentrée aux juifs et aux chrétiens. Cest discriminatoire!» La jeune femme a la répartie vive et ne craint pas la controverse. Peu importe que les gens soient daccord ou pas avec son livre, elle veut quon en parle. Elle a dailleurs créé le site www.muslimrefusenik. com où elle invite les internautes à commenter ses propos. Elle leur répond souvent, avec humour et franchise, et nesquive aucune question. «Les gens nont aucune idée du nombre incroyable de jeunes musulmans qui menvoient des courriels pour me remercier de leur avoir offert une voix à laquelle ils peuvent sidentifier. » Comme cette musulmane du nom de Zaida qui lui a écrit : « Je suis en désaccord avec lislam depuis de nombreuses années, mais je nai jamais eu le courage dexprimer ce qui me dérangeait. Votre livre ma encouragée à ne pas accepter les réponses conventionnelles. Vous mavez donné de la force. » Pour Irshad Manji, ce genre de témoignage prouve bien que son combat est utile et quil faut briser lomerta. «Ce nest pas dans les monarchies pétrolières du golfe Persique que les musulmans pourront réformer lislam, mais dabord dans les pays démocratiques, comme le Canada. » |